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Circassien, l’air de rien

Circassien, l’air de rien



Un vrai gosse. Malgré le drame qui l’a touché ce jour de mars 2014, Karim Randé a gardé la furieuse envie de s’amuser. Sur scène, avec la compagnie Bancale, qu’il a créée avec pour ligne de « défendre le corps bancal », il se joue des apparences, son handicap insoupçonné sous son pantalon. Et soudainement, on lui tire la chaussure, décrochant en même temps sa prothèse, et révélant… son moignon. Puis s’enchaînent les numéros où il met en scène son infirmité, jamais par le ridicule, mais en explorant les possibles de ce corps nouveau. « Je ne veux pas aller dans le pathos. Au contraire, on peut aller très loin en jouant avec le handicap. »Il nous raconte l’accident. « J’avais 32 ans, je jouais avec la compagnie La Grosse Bascule un numéro de bascule coréenne – une longue planche pivotant autour d’un axe, et aux extrémités de laquelle il faut sauter pour se propulser –, où nous étions comme les balles d’un flipper. Un jour en plein spectacle, j’ai loupé de peu mon arrivée. »Le chirurgien réussit à sauver son pied, et six mois plus tard, Karim reprend l’entraînement. Mais peu après s’enchaînent dix-huit mois de douleurs – les vis ne tenant plus, migraient et arrachaient tout sur leur passage –, d’opérations, et un staphylocoque doré. L’acrobate choisit lui-même l’amputation en 2016, bravant les tabous. « Alors qu’ils me parlaient de reconstruction osseuse, j’ai dit “Stop, on coupe”. De toute façon, même en espérant que cela fonctionne, j’aurais eu un pied tout ossifié, sans aucune souplesse. »Le circassien n’a pas un instant pensé à se reconvertir. Bien au contraire, c’est pour pouvoir continuer qu’il a pris cette décision lourde : couper ce pied (en réalité sous le genou, pour les besoins de l’appareillage) devenu pendant deux ans son boulet. Pari gagné : quelques semaines après, il se produisait à nouveau. « Avec mes prothèses, classiques ou lames de course, je peux tout faire ou presque, et parfois même beaucoup plus qu’avant. » Étonnant pied de nez au destin, pour lui qui a commencé comme échassier : ses prothèses sont devenues ses nouveaux agrès.Fils d’ingénieur tour à tour en poste dans divers pays du monde, Karim Randé a longtemps connu la vie d’expatrié. Mais il était bien loin d’imaginer qu’un jour il voyagerait en roulotte, de chapiteau en chapiteau. Il est venu au cirque tardivement en prenant des cours du soir à 19 ans, quand il commençait une carrière de comédien, après avoir suivi le conservatoire de théâtre de Bordeaux. « J’avais fait sport études. Mon profil était adapté à des rôles classiques très physiques ou à des cascades. J’ai voulu apprendre l’acrobatie. » Il découvrira bien plus. « Le cirque, c’est à la fois du sport et de l’art. Il faut que le salto raconte quelque chose. Surtout, c’est une compétition avec soi-même, pas avec les autres. »Il n’a pas connu de difficultés pour entrer dans la profession. Quatre ans comme comédien, trois ans en tournée dans le monde entier sur des échasses pneumatiques avec la compagnie de rue Malabar, deux ans parmi les danseurs du Théâtre national de Chaillot sur le spectacle Orphée… C’est déjà très expérimenté qu’il s’est posé à 30 ans à Toulouse, où l’écosystème circassien jouit de la présence d’un lieu dédié, la Grainerie, avec son acolyte échassier et meilleur ami Brice Durand – ils avaient créé ensemble la compagnie Tacotac.« Oui, nous avons le goût d’impressionner. Cela nous pousse à prendre des risques. Notre travail, c’est de le mesurer, mais malgré des entraînements intenses, le risque zéro n’existe pas », tient-il à dire, lui qui a essuyé des remarques à peine voilées, sur le registre de « vous l’avez bien cherché ». Il ne regrette rien. « Déjà avant, ma philosophie du cirque se vivait avec la blessure. Nous avons tous des entorses, des fractures. Nous l’acceptons. Mais le public doit aussi être conscient de l’envers du décor. Viendrait-il au spectacle si la scène était recouverte de tapis ? »Tour à tour intime, taquin, puissant, fantastique, le spectacle « Membre fantôme » (comme l’on dénomme le membre amputé), donné pour la première fois récemment à côté de Metz, raconte la camaraderie dans l’effort, la tension de l’accident, la réinvention après le drame. Par la danse en béquilles, le mât chinois, la bascule coréenne, le tissu, ses quatre personnages esquissent l’histoire de Karim Randé, mais aussi de tout circassien. En attendant de pouvoir se produire – toutes les dates de la tournée ont été annulées en raison du confinement –, il travaille sa prochaine création, sur « l’homme amélioré ». Un spectacle de rue, pour nous titiller au plus près.



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