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Lucy Montgomery sauvée par l’imagination

Lucy Montgomery sauvée par l’imagination

Anne de Green Gables

de Lucy Maud Montgomery

Traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Charrier

Monsieur Toussaint Louverture, 384 p., 16,50 €

De Cosette à Heidi, de Fifi Brindacier à la Petite Princesse de Frances H. Burnett, la littérature aime les orphelines. Cette lignée d’enfants courageux, dans laquelle s’est inscrit naturellement Harry Potter, compte une héroïne canadienne, Anne Shirley, dont la langue bien pendue et l’optimisme indéboulonnable ont enchanté des générations de lecteurs depuis sa parution au Canada en 1908 – le roman avait été précédemment traduit en français sous le titre Anne et le bonheur et Anne : la maison aux pignons verts.

Anne a été dotée par sa créatrice Lucy Maud Montgomery d’un superpouvoir, l’imagination. Un bouclier au réel, une force qui préserve et qui sauve. L’écrivaine canadienne (1874-1942) romance ainsi sa propre histoire. Voilà donc une petite rouquine maigrichonne d’une dizaine d’années envoyée par erreur de l’orphelinat à Green Gables, propriété de Matthew et Marilla Cuthbert. Le frère et la sœur, âgés et sans enfants, avaient demandé un garçon pour les aider à exploiter leur ferme, située à Avonlea, sur l’île-du-Prince-Édouard dans le golfe du Saint-Laurent.

Vive et romanesque, Anne Shirley réussit, dans un flot de paroles étourdissant, à échapper au renvoi à l’orphelinat. Ses premiers échanges avec Matthew Cuthbert qui devient immédiatement son « âme sœur » crépitent de drôlerie. Se succèdent sur un rythme frénétique des pages de monologues enfiévrés de la fillette auxquels le timide fermier répond « Euh, eh bien je ne sais pas », juste le temps de la laisser reprendre haleine et argumenter de plus belle. « C’est un tel soulagement de pouvoir parler quand on veut et de ne pas s’entendre dire que les enfants doivent être sages comme des images. »

Dès ce début magistral, Lucy Maud Montgomery tient son lecteur. Après Anne de Green Gables qui se vendra à plus de 60 millions d’exemplaires, elle écrira vingt romans, plus de 500 nouvelles, de la poésie, des essais, devenant l’auteure canadienne la plus lue au monde, adaptée au cinéma, en comédie musicale, en séries.

Sa description d’une petite communauté rurale au début du siècle dernier, avec ses dames patronnesses, son école, ses fermiers, le pasteur et son épouse, l’institutrice, est un délice haut en couleur. Les enfants partagent leur temps entre l’étude, le catéchisme, les jeux dans les champs, les soirées théâtrales et les pique-niques. L’humour se taille la meilleure part de la chronique de leurs querelles et de leurs amitiés.

Un éden prend vie sous la plume de Lucy Maud Montgomery quand elle célèbre l’île canadienne où elle a vécu enfant avec ses grands-parents. « La lumière était filtrée par tant de voiles émeraude qu’elle en devenait aussi pure que le cœur d’un diamant (…) Il y avait toujours dans l’air une délicieuse odeur épicée, le chant des oiseaux et les murmures et les rires du vent sylvestre dans les branchages des arbres. » Anne Shirley fait entendre sa voix, dit son amour des livres, de la nature, de la vie. Toujours sauvée par l’imagination, elle est son double de papier.

La jeune héroïne bavarde et volontaire crée un enthousiasme immédiat. « Anne Shirley est l’enfant la plus attachante, émouvante et délicieuse depuis l’immortelle Alice », se réjouit alors Mark Twain. Elle suscite un attachement durable. « Le génie propre à Anne n’est pas l’Ange du réalisme et ses couleurs grisâtres, mais ce petit dieu aux couleurs de l’arc-en-ciel et aux ailes de colombes, celui du désir du cœur », écrit plus tard Margaret Atwood. Pour la romancière qui a découvert le livre à 8 ans, « Anne de Green Gables est le triomphe de l’espoir ».

Mais comme sa créatrice, la fillette oscille sans cesse entre les rêves les plus fous et les affres du désespoir. L’écrivaine féministe et passionnée a sublimé son histoire personnelle à travers Anne, se consolant de ses triomphes. La fillette gagnera tous les cœurs, et surtout celui de Marilla, figure maternelle austère mais aimante, alors que la romancière qui a perdu sa mère à 2 ans n’a pas eu la même chance.

La fiction, plus belle et plus puissante que le réel, le magnifie. Les ombres de l’anxiété hanteront les dernières années de la vie de Lucy Maud Montgomery, épouse et mère que la lecture et l’écriture apaisent plus que tout. Anne, elle, repousse avec énergie ces inquiétudes. La fillette de Green Gables est prête à « tout aimer » de ce monde, à casser son ardoise d’écolière sur la tête du garçon qui s’est moqué d’elle, à se teindre les cheveux en vert, à sauver la vie d’un bébé, à gagner les premiers prix de l’école, à marcher au faîte du toit pour prouver sa bravoure, « tissant ses rêves d’avenir avec le voile doré d’une jeunesse pleine d’optimisme ».

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